Séjour au paléolithique inférieur II

 

 

Cinq jours ont passé. La crasse tient lieu de vêtement. La femme sapiens a maigri. Elle reste là car elle n’a nulle part où aller. Sa présence ici doit avoir un sens.

 

Les homo erectus restent indifférents à son étrangeté. Ils partagent leurs baies, les animaux qu’ils chassent, les charognes qu’ils ramassent et font parfois cuire. Il n’y a pas tous les jours à manger. Elissou s’approche de la mêlée la tête basse. Elle se sert en dernier avec les enfants. Elle ne parvient pas à découper la viande semi-cuite avec les dents. Elle se blesse avec les pierres taillées. Elle se contente des abats et des herbes. Elle admire la puissance des mâchoires de ses congénères, qui arrachent les fibres et broient les os sans effort.

 

Elle identifie chaque individu au brun particulier de ses poils et aux traits de son visage primitif. Un gros gabarit brun foncé commande le groupe. Il n’a pas vingt ans. Les femmes viennent le toiletter régulièrement. Il s’accouple avec toutes. Grognement. Privilège diurne que les autres mâles ne possèdent pas. Ceux-ci partent à la chasse. A leur retour, ils jettent un regard envieux et soumis au chef. Puis ils s’accroupissent sans un bruit pour tailler leurs bifaces.

 

 

 

 

 

Repas frugaux. En mâchant une racine amère, Elissou pense aux délicieux rôts et entremets de son monde. Son statut fond avec ses kilos. Elle ressemblera bientôt à l’une de ces paysannes faméliques.

 

Sa mission est peut-être d’aider ce peuple à évoluer. Leur enseigner une technique nouvelle. Elle sort de la grotte à la recherche de troncs et de branches mortes. Les rayons de lumière percent difficilement le toit vert de la forêt. Juste assez de clarté pour ne pas se perdre. Les chênes géants la retiennent prisonnière. Elle dispose des bûches sur un grand rail de bois, les unes à côté des autres. En sueur, elle fait rouler un rocher sur ces rondins improvisés. Les hominidés ne la voient pas. Personne ne vient l’aider. Ils n’ont pas l’usage des grosses pierres. Ils ne construisent pas de maisons. Ils n’adorent aucun dieu. Ils ne possèdent pas de meubles, pas de biens, rien à transporter. Le cadeau de la jeune femme, la roue, est inutile.

 

 

 

 

 

 

Les semaines s’enfuient et reviennent. Identiques. Les homo erectus sont des enfants. Ils n’ont pas de passé. Ils l’ont oublié. Ils ne se soucient pas de l’avenir. Les exigences de la survie monopolisent toutes leurs capacités. Le temps est un produit de la conscience. Ces hominidés en sont privés. Présent lymphatique. Presque végétal. Temps plat, vide. Les heures filent sans conséquence sur leur âme.

 

Les hommes s’enfoncent en forêt chasser le petit gibier. Les femmes cueillent des baies, épouillent les enfants. Le chef distribue des coups à ceux qui veulent se servir avant lui. Le soir tout le monde copule bruyamment. La femme sapiens repousse les avances des mâles avec véhémence. Jusqu’à quand ?

 

 

 

Elissou est ivre de silence. Le clan ne parle pas. Quelques cris ponctuent les luttes pour telle femme ou tel morceau de viande faisandée. Il y a deux jours, le chef a lancé une pierre à la tête d’un jeune. Celui-ci n’a rien dit. Il a saigné abondamment. Aujourd’hui, il est couché. Sa plaie trahit une vilaine infection. On voit le crâne blanc sous le pus. Ses congénères ne peuvent rien faire.

 

La femme sapiens cherche toujours le sens de sa présence en ce lieu. Elle tente de transmettre des notions utiles. Elle désigne les étoiles, puis un caillou rond. Elle sculpte des assiettes, des verres, des contenants divers. Elle peint son corps brun avec de la poussière de calcaire blanc. Ses compagnons ne sont pas intéressés. Ils regardent au loin, derrière le rideau de pluie. Inamovibles comme des blocs.

 

Le jeune au front ouvert finit par rendre l’âme, sans un bruit. Il est resté couché dans une puanteur de charogne pendant dix jours. Sa mère est venue l’épouiller régulièrement. Elle ne sait pas pleurer. Les homo erectus n’ont pas le temps d’être malheureux. Deux costauds font glisser le corps sur cinq cents mètres à travers les bois et l’abandonnent.

 

 

 

 

 

Un matin, Elissou se réveille fiévreuse. Elle est très maigre. Elle s’inquiète. A moins que ce ne soit une chance. Peut-être le retour. Elle a échoué. Mais à quelle mission ?

 

Incapacité de se lever. Souffrance. Elle ne sait comment demander de l’eau. Personne ne songe à la transporter jusqu’au ruisseau qui jouxte la grotte. Son temps est échu en ce monde.

 

Un liquide nauséabond s’échappe de ses entrailles. Il s’écoule sur le sol. Deux enfants glabres pataugent dans la rigole jaune.

 

–        Ne jouez pas ici. Vous allez tomber malades.

 

Les petits hominidés l’observent sans comprendre. Seul l’instant compte pour eux. Ils fixent les jolis dessins que forme le fluide blond. Ils grattent le sol avec un bâton.

 

 

 

La pluie donne son concert de clapotis. Les grandes feuilles se muent en cascades. Les homo erectus se laissent mouiller. Une odeur écœurante monte dans la grotte. La femme sapiens n’a plus la force de se déplacer. Elle se vide de son eau. De ses trippes. De sa vie. Sa peau se fripe. Ses yeux sont secs et vitreux. Ce n’est que cela ?

 

 

 

 

 

La comtesse d’Elissou meurt de dysenterie, trois mois après son arrivée. Le grand chef brun soulève sa main raide au pouce long. Il  la porte à son nez. Il émet un râle.

 

Les homo erectus se lèvent. Les hommes précèdent les femmes et les enfants. Ils ont peur. Ils quittent leur grotte couverte de suie et de crotte. Ils partent à travers la forêt sans rien emporter car ils ne possèdent rien. Ils sculpteront des bifaces à leur arrivée. Ils frapperont deux sortes de cailloux sur du bois sec pour allumer un feu. Et s’il pleut, ils attendront. Ils ne prévoient jamais.

 

Ils vont à la recherche d’une autre grotte, laissant à la nature le soin de leur fournir de nouveaux silex. Les animaux nettoieront le cadavre de la créature retournée au début, au néant de l’avant naissance.

 

 

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