Séjour au paléolithique inférieur I

 

Elissou se réveille. Horreur. Elle est totalement nue. Elle sent l’humidité du sol lui mouiller le gras du dos. Il a plu. Le trou noir de ses yeux absorbe le vert des feuillages. Pénombre. Le soleil perce à peine la canopée de l’immense forêt de chênes. Végétation disproportionnée. Taille prodigieuse des fougères, des arbres, des racines. Où est-elle tombée ? Impression d’être au tout début. Le jardin d’Eden. Elle glane quelques ramures. Elle arrache une liane pour se constituer un pagne. Superflu. La graisse de son ventre qui retombe cache ce qu’il y aurait à voir.

Une espèce de singe. Non. Un hominidé la regarde.

Un croisement d’homme et de gorille la scrute attentivement. Elissou cache son sexe de sa main.

-Bonjour. Vous parlez français ?

L’hominidé silencieux s’approche. Crâne plat. Des bourrelets en guise d’arcades sourcilières. Une bouche capable de casser des pierres. Un menton prognathe. Il se balance de droite à gauche. Il possède des bras singulièrement longs. Plus petit que la jeune femme, mais trapu, endurant, puissant. Elle ne donne pas cher de sa peau en cas d’attaque. Il tourne autour d’elle. Deux fois. Il se rapproche encore. Il va pour la toucher. Elle est séduisante. En bonne santé. Replète. Exempte de poils.

L’hominidé tend sa main plissée. Pouce atrophié. Ongles noirs. Il effleure la poitrine de la femme sapiens.

-Bas les pattes !

Il sursaute. Il réfléchit. Il tourne les talons et repart en trottinant dans la forêt.

-Eh ! Attends !

La jeune femme décide de le suivre. Pas évident. Il marche vite. Il enjambe les arbres couchés aisément. Il oblique sur des sentiers invisibles connus de lui seul. Il s’arrête pour boire au ruisseau. Il monte et descend les vallons sans se soucier de sa poursuivante. Il a vu qu’il était le plus fort.

 

Guidée par les empreintes dans la boue, Elissou parvient à une grotte. La cavité est bien dissimulée derrière des hêtres. Tapisserie de suie. Odeur de viande pourrie mêlée d’excréments. Une vingtaine de jeunes hominidés se groupent autour d’un foyer. Ils sont trempés. La fumée s’échappe de leur pelage en train de sécher. Les hommes taillent des bifaces accroupis dans la terre. Les femmes allaitent les petits ou toilettent leur ainées.

Ils n’accordent pas d’intérêt particulier à la nouvelle arrivante. Pas un cri. Pas un geste de bienvenue ni d’hostilité. Regards neutres. La jeune femme s’installe dans un coin de la grotte. Elle se recroqueville pour avoir chaud. Attente. Silence profond, seulement entrecoupé de coups réguliers sur les pierres.

Un univers parallèle très arriéré. Pas de chance. Nous sommes en 2014, mais pour une raison inconnue, ce monde n’a pas encore enfanté l’homme. Elissou s’est souvent préoccupée du temps d’après sa mort, mais jamais d’avant sa naissance. Le néant qui précède la vie est le même que celui qui suit le trépas. Les ténèbres. Et pourtant personne ne s’en soucie.

 

 

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